Je suis d'une humeur massacrante. Je tourne en rond, je n'arrive pas à rester plus de deux minutes en place. J'ai bien essayé de me calmer mais en vain.
Nous sommes le 22 juillet. C'était hier que le producteur, Philippe Romer, devait nous appeler, ce qu'il a d'ailleurs fait et nous avons rendez-vous avec lui aujourd'hui.
Mes parents et moi avons longuement discuté après la réunion chez Julien et je dois avouer qu'ils ont semé le trouble dans mon esprit. Je refusais catégoriquement d'entendre parler de contrat, d'albums, de carrière ou de quoi que ce soit d'autre mais leurs arguments ont petit à petit fini par me convaincre.
Après avoir mangé, j'accompagne mon père et ma mère. Lorsque nous arrivons, Sarah et ses parents sont déjà là et nous montons jusqu'au bureau du producteur, indiqué par le réceptionniste. Nous trouvons facilement et nous pénétrons dans une pièce agréablement spacieuse, claire, au mobilier moderne et dont les grandes baies vitrées donnent sur le château.
Mes parents et ceux de Sarah font connaissance avec Romer puis nous nous asseyons. Nous parlons de tout et de rien et quelques minutes plus tard débarquent J-B et Julien, accompagnés de leur famille.
Philippe se lève, leur serre la main et après avoir fait les présentations, chacun s'installe. Le producteur croise ses mains et commence à nous parler, un grand sourire sur la bouche (il ne pourrait pas se le décoller un peu, il m'énerve à toujours être souriant) :
- Bien. Je suis ravi que nous puissions nous rencontrer. Comme vous pouvez vous en douter, nous sommes ici pour discuter de l'éventuelle signature d'un contrat.
Rien qu'en entendant ce mot, je me raidis.
- Que je vous explique le principal : ce contrat contient plusieurs closes, comme un droit d'exclusivité de ma maison de disque sur le groupe, la période durant laquelle vous vous engagez, du pourcentage que vous toucherez et que je toucherai sur la vente des albums et de tout un tas d'autres choses dont je vous parlerai après.
Je tripote nerveusement le bout de la ceinture qui dépasse de sous mon tea-shirt. Je ne me sens pas très bien, comme si on me poussait à commettre un acte répréhensible et que je n'avais d'autre choix que d'accepter.
- Si jamais on parvenait à un accord, ce que d'ailleurs j'espère, vous enregistrerez six chansons tirées sur environ 500 exemplaires, que nous diffuserons sur le plan régional. Bien entendu, nous ferons également de la promotion. Suivant si le public adhère ou pas, deux possibilités s'offriront : soit vous réenregistrez, soit votre carrière est finie et vous reprenez une vie normale.
Romer nous laisse le temps d'assimiler ces informations puis reprend :
- En parlant d'argent jeunes gens, sachez que puisque vous êtes encore mineurs, il sera placé sur un compte auquel vous n'aurez accès qu'à votre majorité.
Super ! Ce type nous fait rêver en parlant de richesse et ensuite, nous rembarre en disant qu'on en verra la couleur qu'à nos 18 ans ! Pff, abruti...
- Maintenant, venons-en au reste du contrat.
Il s'adresse à nous pendant encore quelques bonnes minutes mais je ne l'écoute plus. Je suis en train de réfléchir à ce que je veux faire. D'habitude, je sais exactement ce que je désire et je me donne les moyens d'y parvenir mais là, le contexte est différent puisque c'est mon avenir qui est en jeu. Romer finit pas mettre fin à son monologue et nous dit :
- Je vous laisse y songer et on se revoit plus tard ?
Moi, ça me va mais la mère de Julien réagit au quart de tour.
- C'est-à-dire que, euh... Nous avons longuement parlé avec nos enfants, alors je pense que nous n'avons pas besoin d'un délai de réflexion supplémentaire.
Thibault, le père de Sarah, renchérit.
- Oui, Mariane a raison. Nous sommes prêts.
Philippe Romer a l'air ravi. Non, il n'a pas l'air, il l'est. C'est un peu normal, si ça trouve, il y a un gros pactole à la clé.
Je sens monter en moi la pression. Vous savez, comme lorsque vous regardez un film d'horreur et que vous savez exactement ce qui va se passer. Vous vous y attendez, vous vous préparez mais vous sursautez quand même.
Le producteur nous pose finalement la question cruciale :
- Alors, décidez-vous de signer ce contrat ?
- [Sarah] : Oui.
- [J-B] : Idem.
- [Julien] : Pareil.
- [Moi] : Oui.
Euh Lili, ici ta conscience qui te parle. Est-ce que tu te rends bien compte de ce que tu viens de dire ?
Oui, j'ai dit oui. C'est sorti comme ça, ma bouche a parlé avant mon cerveau.
Romer sourit de plus belle et nous tend quatre copies et des stylos.
- Parfait ! Alors Sarah, Julien, Lili et Jean-Baptiste, vous signez en bas à droite, vos parents à côté.
Nous apposons notre signature puis nous nous en allons. Sarah me saute dans les bras.
- Oui !!! Je savais que tu allais accepter ! Tu es formidable !!!
Je me contente d'esquisser un vague sourire. J'ai du mal à réaliser ce que je fais. Mes copains et nos parents respectifs sont excités, sauf moi, qui me sent exténuée comme si j'avais couru pendant des heures.
Nous finissons pas rentrer chacun de notre côté. Mon père et ma mère discutent encore du contrat mais je pense au 25 juillet.
Philippe, avant de partit, nous a dit que ce jour-là, nous ferons la rencontre de l'attachée de presse et du manager.
Le 25 juillet. C'est-à-dire dans trois jours.
Trois jours...